Invité de Confrontation 50 l’historien Pascal Ory rend ici hommage à Marcel Oms, fondateur de l’Institut Jean Vigo et du Festival Confrontation.

Marcel Oms : une certaine tendance de la cinéphilie française

Pour qui s’intéresse au phénomène « philique » (cinéphilie, photophilie, jazzophilie, bédéphilie,…), par lequel, depuis l’époque romantique, toute une série de non-arts et de mauvais genres se sont retrouvés artifiés par la volonté d’une avant-garde d’« amateurs » -d’amoureux- passionnés, la figure de Marcel Oms est exemplaire. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur elle, sur lui –et de très sensible.

On se contentera ici, en guise d’introduction à une analyse plus développée[1], de résumer autour de la figure une configuration.

Une généalogie
L’aventure cinéphilique de Marcel Oms participe d’une chronologie classique : si une première association d’ « Amis du Film » apparaît à Perpignan dans l’entre-deux-guerres (1936 : la date n’est pas neutre), les « Amis du cinéma » de 1962 et la première Confrontation de 1965 associent la période omsienne à la seconde cinéphilie, celle des Trente Glorieuses, caractérisée, entre autres, par une forte implantation hors de Paris. La branche catalane de la cinéphilie a évidemment à voir avec l’essor, après la Seconde guerre mondiale, d’une contre-culture à soubassement filmique et à référence française, illustrée par toute une génération de fortes personnalités, appelées à travailler ensemble et à se quereller de même, de Jacques Ledoux à Freddy Buache en passant par Bernard Chardère et Raymond Borde, qui tiendra pendant quelque temps le rôle du grand aîné toulousain par rapport aux jeunes activistes de Perpignan.

Un fil rouge circule entre plusieurs de ces lieux et de ces personnes, qui permet d’en comprendre l’homogénéité, par delà les différences de contexte et de psychologie (la rupture Borde/Langlois en 1966, la rupture Oms/Borde en 1981, etc.) : le rapport à un double radicalisme politique et culturel, bien résumable dans le nom du surréalisme -le premier film projeté par les Amis du Cinéma, en 1962, est signé Bunuel. Trois voies, testées avant guerre, s’ouvrent à cette contre-culture : le ciné-club, la salle d’art et d’essai, la cinémathèque. Oms fera les trois. Il y manquera la quatrième, la revue de chapelle, celle dont Chardère, fondateur de Positif, dira qu’elle est « moins une revue de cinéma qu’une revue où il serait beaucoup question de cinéma ».

La Revue d’histoire du cinéma, dont le premier numéro sort après la première Confrontation[2], aurait pu évoluer dans cette direction. L’originalité d’Oms et de l’équipe qu’il fédère autour de lui est d’avoir donné très vite au projet perpignanais une identité double bien reconnaissable : historique et hispanique –plus précisément catalane. La seconde permettra à la fois de redonner la parole à un Robert Brasillach et de faire de Perpignan la base arrière du cinéma et de la culture antifranquistes –la figure de Jean Vigo s’offrant pour rassembler toutes les tendances, sous le signe du non-conformisme. Quant à la première tendance, elle éclaire le sens profond de l’aventure.

Une stratégie
Si l’on veut s’arrêter une minute à analyser le substrat intellectuel de la cinéphilie omsienne, on y saisit une apparente contradiction, qui se résoud à la longue dans la démarche même qui a fait le succès de l’entreprise. Cette dernière s’est en effet fondée sur l’« alliance objective » d’un animateur aux allures d’agitateur (au sens, positif, où l’Internationale communiste parle d’« agit’ prop’ ») avec un maire social-démocrate que ses choix anticommunistes déporteront régulièrement vers la droite. La convergence des intérêts est perceptible dès le début, les relations entretenues avec les adjoints à la culture (Jean Louis Torreilles puis Bernard Nicolau) faisant le reste.

D’un côté le surréaliste libertaire programme des films sulfureux, ménage des espaces à la provocation et au canular –à un degré qu’aucune autre cinémathèque n’atteindra à cette époque ; de l’autre il sait plaider sa cause devant les instances locales, et jouer sur la corde du localisme. L’aide et, très vite, la subvention municipales sont la rançon de ce lobbying, bien avant, par exemple, que Borde n’obtienne les mêmes résultats à Toulouse. Un bâtiment symbolise bien à lui seul ce succès et cette coopération : le Palais des congrès, dont l’édification est contemporaine (1964-1971) de la mise en place de Confrontation et des Cahiers, lieu de rencontre entre un projet municipal qui sait investir et un projet culturel qui lui apporte un contenu. Ce sens de la stratégie est assez largement homologique des choix cinéphiliques du secrétaire général de la Cinémathèque de Perpignan.

Anticipant sur le travail d’ouverture sans exclusive de l’Institut Louis-Lumière de Lyon (1982), Confrontation refuse d’emblée de faire allégeance à la religiosité nouvelle-vague (« confuse et pathogène »), ressort des poubelles de l’Histoire Autant-Lara, Carné ou Clouzot et accorde a priori à tous les films le statut de document révélateur. Et c’est là, sans doute, qu’il faut donner au choix historien de Perpignan toute sa signification. Ce choix est consubstantiel à la démarche. L’éloignement des centres du pouvoir intellectuel a vite condamné au silence la Revue d’histoire du cinéma. La réussite viendra avec les années 70, ouvertes par la fondation (1971) des Cahiers de la Cinémathèque, et 80, ouvertes par la tenue des premiers colloques historiques, en attendant, en 1986, la publication des premiers volumes d’Archives. Insistons ici sur la fécondité des Cahiers, formule monographique mieux conforme aux moyens du bord qu’une revue à vocation générale, et dont on ne dira jamais assez à quel point ce fut alors un lieu unique au monde où pouvait se tester une analyse plus thématique que formaliste, peu présente dans les premiers départements d’études cinématographiques de l’université française.

L’université, justement, et pour finir : il est révélateur que le franc-tireur Oms ait, à titre personnel, tenu à soutenir une thèse de doctorat d’État et, pour son institution, saisi dès 1970 l’opportunité de l’ouverture d’une « antenne » de l’université de Montpellier. Le pédagogue saura tisser des liens avec le corps enseignant du secondaire (l’APHG et Daniel-Jean Jay) et faire venir (et revenir) aux Confrontations et aux colloques des universitaires pionniers de ce qui va bientôt se reconnaître dans le vocable de l’histoire culturelle (Denis Richet, Jean-Pierre Rioux ou le signataire de ces lignes). « Nous avons, sur le plan du contenu, renoncé aux certitudes définitives valables pour l’Humanité tout entière », écrivait Marcel Oms en tête du premier numéro des Cahiers. C’était en 1971. Cela sonne comme du 2014.

Pascal Ory


[1] Ce développement avait été l’objet d’une intervention à Perpignan, en décembre 2004, qui n’a pas fait l’objet d’une publication.
[2] Orné, entre autres perles, d’une étonnante parodie de texte gauchiste, signée de Georges Sadoul, se souvenant de sa jeunesse surréaliste.

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