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Àngel QUINTANA : Virtuel ? À l’ère du numérique, le cinéma est toujours le plus réaliste des arts.
Cahiers du cinéma, collection "21ème siècle", 2008 (oct.), 126 p.
Dans cette nouvelle petite collection des Cahiers du Cinéma,
Àngel Quintana, correspondant en Espagne de la revue et par
ailleurs fidèle collaborateur de l’Institut Jean Vigo,
réussit une étude synthétique et brillante sur un
sujet très ambitieux qui n’est pas moins que la situation
actuelle du cinéma dans l’univers des médias et la
question de la poursuite, ou non, de son histoire.
Cet essai s’inscrit dans
la continuité d’un certain nombre d’autres parus ces
dernières années (Bergala, Païni, Cherchi-Usai, le
colloque de Montpellier …) mais fait entendre une voix originale
et moins catastrophiste que beaucoup d’autres.
La formulation interrogative
du titre laisse sous-entendre ce que l’auteur pense des
révolutions actuelles, et le sous-titre donne déjà
une réponse qui sera la thèse centrale de
l’ouvrage. Ceux qui connaissent Quintana et qui ont lu son livre
important Fabulas de lo visible, el ciné como creador de realidades
(2003), dont nous avons rendu compte ici même, savent ses
convictions qui en font un héritier catalan de Bazin et de son
réalisme ontologique.
Organisé en cinq chapitres qui proposent chacun un couple de notions antagonistes, le livre se construit grosso modo
comme un parcours cavalier de toute l’histoire du cinéma
dont la connaissance est nécessaire si l’on veut porter un
diagnostic sur son état présent.
Le premier diptyque remonte
aux origines pour poser une dichotomie entre deux conceptions du
cinéma qui s’est poursuivie jusqu’à
aujourd’hui. Il ne s’agit pas, pour une fois, de
l’éternelle et fausse opposition Lumière /
Méliès. Le siècle du cinéma, pense
Quintana, s’est partagé entre deux ères. La
première repose sur la « mise en scène de la
capacité à transformer le monde ». C’est
Chaplin qui en fournit un paradigme. Cette tendance, celle de l’« attraction
» comme l’ont baptisée Gunning et Gaudreault, fait
retour dans le cinéma actuel. La deuxième, qui
s’est imposée avec le processus
d’institutionnalisation (à partir des années 1915),
confère comme but au cinéma de « donner du sens au
monde ». Une vue
de Billy Bitzer, le futur opérateur de Griffith, datée de
1905, sert de référence. Elle représente une autre
forme de l’« attraction
» : « capturer le mouvement dans toute sa durée
». Par-delà le cinéma classique de
l’intégration narrative et du montage invisible, on
retrouve cette tendance dans toute une part du cinéma
expérimental actuel, en Espagne notamment : Victor Erice, Albert
Serra, José-Luis Guerin vont servir tour à tour
d’exemple.
Un des intérêts
du livre pour le lecteur français, disons-le à cette
occasion, est qu’il nous fait sortir des sempiternelles
références franco-françaises en s’ouvrant
non seulement au cinéma américain (ce qui serait pas
très original), mais en faisant une place aux cinémas
hispaniques et asiatiques contemporains en particulier.
L’arrivée du numérique signifie-t-elle la fin de cet âge de la mimesis
? Telle est la question de fond qui est posée et à
laquelle l’auteur va répondre négativement, en
prenant le temps de l’argumenter en détails.
Il faut d’abord admettre que la mimesis
n’existe pas dans l’absolu mais qu’elle se conforme
aux modèles de pensée des diverses époques, comme
l’a montré Auerbach. Le numérique établit en
fait un autre réalisme, « tendanciel »,
différent de celui qui privilégiait la
représentation. Passé le temps de la
découverte, le cinéma classique
s’était établi sur la recherche non pas de la
vérité du monde, mais du vraisemblable de la
représentation. Mais il demeurait ici et là, même
en son sein, des espaces pour l’aléatoire, comme le
signifie le cinéma de Rossellini cher à l’auteur
(il lui a consacré un livre).
La codification
numérique peut, certes, laisser penser qu’il ne reste plus
aucune place pour ce cinéma de l’empreinte et du hasard.
C’est vrai pour toute une part : Jurrasic Park
fournit le paradigme de la création ex-nihilo d’un univers
« plus vrai que le vrai » mais qui ne renvoie plus au
monde. Cependant, l’univers numérique n’a pas
toujours eu cette vocation : il inclinait vers l’abstraction
à ses débuts (Tron, Matrix),
et les jeux vidéo ont conservé ce tropisme à
créer des « espaces labyrinthiques ». «
L’image animée n’est pas obligée de simuler
le réel », rappelle opportunément Quintana.
Cependant, il est vrai que
l’image de synthèse n’a finalement pas servi
à créer un art du virtuel et qu’elle se trouve
aujourd’hui en compétition (inégale..) avec la
vieille image analogique. Mais il faut dissocier les blockbusters
en images de synthèse et l’usage que peuvent faire les
artistes des nouvelles caméras HD. Les frères Dardenne,
Kiarostami, Wang Bing, Pedro Costa, et tant d’autres, font
« un cinéma d’après le cinéma »
en croisant celui-ci avec l’art contemporain. C’est du
côté de ces derniers, on l’aura compris, que peut se
situer un avenir du septième art. On doit y voir, en
réalité, une actualisation par ces nouveaux moyens
techniques des conquêtes anciennes du cinéma «
moderne ».
D’autres questions se
posent encore, qu’évoquent les deux derniers chapitres,
qui vont bien au-delà de la seule sphère
esthétique du cinéma et touchent à la sociologie,
voire à la politique : la prolifération des images, la
crise de la télévision généraliste, leur
circulation sur la Toile, les nouveaux problèmes que ces
phénomènes posent aux conservateurs et archivistes, la
confusion des écrans et des supports… Quintana a
visé peut-être un peu large, mais son engagement
intrépide dans toutes ces questions a le mérite de
rappeler qu’elles ne se posent pas indépendamment les unes
des autres.
Au bout du compte, quelle
place le cinéma conserve-t-il parmi toutes les images du monde ?
Elle n’est plus centrale, pense Quintana. Mais il continue
à « assumer une fonction essentielle
d’altérité ». Une idée chère
à notre auteur est que dans les moments de crise, apparaissent
des modes d’expression « mineurs » qui finiront par
déstabiliser les formes dominantes. Or, c’est toujours
« d’en bas » ou « de la marge » que vient
le renouvellement.
François de la Bretèque
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