Le Cinéma à Nice. Histoire de La Victorine en 50 films.
René Prédal
Productions de Monte Carlo, 2009, 256 pages. 500 illustrations.

René Prédal, écrivain de cinéma prolixe et
universitaire qui a abordé de nombreux domaines, revient avec ce
livre à son sujet de prédilection. Il y a en effet plus
de 30 ans que ce Niçois d’origine s’est
attaché à accumuler les documents et les informations sur
l’histoire du cinéma dans sa ville, ce qui nous a
déjà valu deux publications : Le Cinéma à Nice, spécial Nice Historique (janv. – mars 1978) et 80 ans de cinéma, Nice et le 7ème Art,
(éd. Serre, 1981). L’ouvrage qui vient de paraître
est une continuation et une mise à jour des deux
précédents. Il se présente matériellement
plutôt comme un album (format 21x29) richement illustré,
qui fera la joie des collectionneurs, que comme un travail
universitaire. Cependant, par son sujet, il nous intéresse
tout particulièrement dans la mesure où il touche aux
questions du « local » et du « régional
», du centre et de la périphérie, dont
nous avons fait l’un des axes de notre réflexion à
l’Institut Jean Vigo.
Le double titre révèle une certaine hésitation,
tout au moins une ambiguïté, dans le projet de
l’ouvrage. S’agit-il de recenser toutes les manifestations
du cinéma dans la ville de Nice – ou, plus
précisément, tous les films tournés à Nice
? Ou bien, comme l’annonce le second titre, d’une histoire
des fameux studios de la Victorine installés dans les faubourgs
de la cité niçoise ? Dans cette seconde hypothèse,
qui s’avère être la bonne à la lecture, il
s’inscrit dans la suite du travail universitaire
réalisé naguère par Elisabeth Dutheil de la
Rochère et publié par l’AFRHC (Les Studios de la Victorine 1919-1929, AFRHC / Cinémathèque de Nice, 1998), que nous avons chroniqué en son temps dans les Cahiers de la Cinémathèque
et qu’il cite honnêtement, d’ailleurs. Du reste,
Prédal va bien au-delà de 1929, qui était la
limite de cette étude, et conduit jusqu’à nos jours
(2006).
Cette hésitation révèle la difficulté
qu’il y a pour établir les limites d’une telle
étude de micro-histoire et que la constitution de la
filmographie met en lumière. Question géographique
d’abord : le cinéma « à Nice »
s’étend, en fait, au territoire entier des
Alpes-Maritimes, car il serait bien difficile de se restreindre aux
seuls films tournés « en ville ». Par ailleurs,
à partir de combien de minutes de pellicule enregistrées
sur place doit-on considérer qu’un film est «
niçois » ? Une seule séquence suffit-elle, ou
faut-il que le film y ait été tourné en entier ?
Pragmatique, Prédal opte pour la première
hypothèse, tout en ne prétendant pas annexer à
tout prix n’importe quel film. C’est pourquoi, par exemple,
on y trouvera La Roue
d’Abel Gance dont les lieux de tournage ont été
multiples. D’autre part, puisque la focalisation est sur les
studios de la Victorine, sont écartés les films
tournés avant leur création (1919) dans les installations
de Pathé et de Gaumont, et notamment les films de
Feuillade. Cependant (et contradictoirement) la filmographie
enregistre (pp. 204-205) les films tournés à
Saint-Laurent du Var et en extérieur dans le département,
de 1931 à 1945. Enfin, que signifie un « film
tourné à la Victorine » ? Entend-on par là
les seuls films tournés dans les installations du quartier
Saint-Augustin ? Ou faut-il y inclure tous les films qui ont eu recours
à des prestations de service de ces studios (ateliers de
montage, etc.) ? Prédal a opté pour la seconde solution.
Cela l’amène à constituer une filmographie de plus
de 700 titres, qui inclut quelques téléfilms, mais
n’englobe pas les spots publicitaires auxquels il consacre
néanmoins un assez long chapitre.
Prédal a conscience des aléas méthodologiques
attachés à ce type de recherches et y fait allusion
en tête de sa filmographie, qui représente un bon quart de
l’ouvrage.
Que ressort-il de cet ensemble de plusieurs centaines de films, qui
constitue à lui seul un pan de l’histoire du cinéma
français? Il s’agit pour l’essentiel, note
l’auteur, du cinéma « populaire »
négligé par les histoires académiques. Il a retenu
50 titres pour lesquels il propose 50 fiches : des films attendus,
d’autres moins (on pourra toujours discuter ces choix,
évidemment). Beaucoup d’ « oubliés du
cinéma français », pour reprendre le titre de
Beylie et D’Hugues. Pas que des oubliés d’ailleurs,
mais également, de Georges Lautner (donné comme le
« cinéaste type » de la Victorine) à
José Giovanni ou Jean-Pierre Mocky, des piliers du cinéma
commercial bien de chez nous. Mais on y compte aussi quelques
œuvres marquantes d’Abel Gance, Marcel L’Herbier,
Marcel Carné, H.G. Clouzot, François Truffaut, sans
parler de Jean Vigo ou de Jean Cocteau. Seul le cinéma «
de la modernité », en particulier celui de la Nouvelle
Vague, est absent du recensement (La Baie des Anges de Demy, et le -non cité- Du Côté de la Côte de Varda, faisant exception). (On reviendra plus loin sur La Nuit américaine).
Histoire parallèle du cinéma français, donc, mais
aussi histoire du cinéma en France (pour reprendre la
distinction opérée par Fabrice Montebello). La Victorine
a été marquée par trois moments forts
d’implantation de réalisateurs venus
d’Amérique : l’épisode Rex Ingram dans les
années 20, que Maurice Roelens avait jadis étudié
dans les Cahiers de la Cinémathèque
(dûment cités ici) ; l’épisode Terence Young
dans les années 70, et l’épisode des frères
Douglas (Michael l’acteur et Joël le producteur) dans les
années 80 ; chacun de ces épisodes demeurant isolé
et sans suite. Pourquoi ? Une partie de la réponse est
donnée : les superproductions sont décidées
à Hollywood, et « atterrissent » sur la Côte
d’Azur en fonction seulement des besoins du scénario :
rien n’est vraiment décidé sur place.
Les deux grands sommets de l’histoire du cinéma à la Victorine demeurent le tournage des Enfants du Paradis en 1943-1944, dont Prédal refait la chronique mouvementée, connue des historiens (sans citer le bon roman Les Amants du Paradis
de Raoul Mille, autre Niçois) ; et en 1972, en un moment
particulièrement creux de l’histoire du studio, celui de La Nuit américaine de Truffaut. L’improbable rencontre de l’ex-jeune Turc des Cahiers du cinéma,
pourfendeur du cinéma de studio, et d’un lieu
considéré comme le petit Hollywood français, est
très bien exposé : il était venu à Nice
monter les Deux Anglaises et le continent
à la Victorine (d’où l’importance des
services de post-production dans cette histoire) ; il voit les
décors abandonnés de La Folle de Chaillot
tourné là en 1968 par Brian Forbes ; et lui vient
l’idée d’y réaliser un film sur le
cinéma. Cela, on le savait ; mais Prédal a
l’excellente idée de faire de ces circonstances une
entrée de lecture du film, ce qui du coup lui inspire les six
meilleures pages de son livre. Entre un studio alors sur le
déclin et un cinéaste ex-révolté, devenu
« le plus consensuel représentant du septième art
français », la rencontre se fait sous le signe de la
nostalgie. « En ouvrant les portes du studio, l’auteur
redécouvre l’usine à rêves de son enfance
» qui réalisait les films qu’il avait aimés,
puis reniés dans ses années combatives. Cela
éclaire même le film de l’intérieur, comme on
s’en convaincra en lisant ces pages.
Au cours de ses 90 années d’existence (presque un
siècle, désormais !), La Victorine a traversé
plusieurs crises structurelles, a changé de propriétaire
et de statut, a brûlé plusieurs fois, a reçu des
aides publiques ou privées, mais a finalement survécu
tout en se trouvant contrainte à une reconversion vers la
télévision, la publicité, ces dernières
années ; et parfois en empruntant des voies plus insolites : on
apprend qu’à partir de 1967, pour une dizaine
d’années, les décors du Carnaval ont
été une activité de substitution des
décorateurs de cinéma au chômage technique
partiel… Ses plateaux ont servi à représenter
l’Orient musulman, l’Extrême Orient, l’Afrique,
la Bretagne celtique, la Corse, le Maroc, l’Egypte,
l’Angleterre… et pas si souvent qu’on le croit le
Midi méditerranéen ! (on lira p. 52 une savoureuse
anecdote rapportée par le chef opérateur
Léonce-Henri Burel qui en dit long sur l’effet
d’illusion que provoque l’image cinématographique).
Lieu de tournage « local », donc ? Pas tant que
ça… En quoi, donc, la situation géographique de
studios comme La Victorine informe-t-elle l’histoire du
cinéma et lui donne-t-elle un éclairage particulier autre
qu’anecdotique ?
Il resterait à étudier de près comment la position
« excentrée » de Nice en France a pu avoir un
retentissement sur la production qui s’y est faite,
elle-même « excentrée, marginale, mais par là
même fort originale par rapport à la production parisienne
» (p. 65 à propos d’E.T. Gréville). Un centre
qui dans le cas considéré n’est pas seulement
Paris, d’ailleurs, mais aussi Rome (il y a des coproductions avec
l’Italie), et Hollywood, comme on l’a indiqué, ou
encore la télévision par rapport au cinéma
à partir des années 80 et de la reconversion
forcée et pénible des studios.
François de la Bretèque
On citera dans le même registre la réédition du livre de Georges Guarracino La Provence dans la lumière du cinéma (éditions méditerranéennes du Prado, Marseille 1995) sous le titre L’Ecran provençal, Histoire et géographie du cinéma en Provence-Côte d’Azur
(Saint-Rémy-de-Provence, Equinoxe, « L’Imagier
», 2006), ouvrage de compilation superbement illustré
où l’on retrouve toutes les questions
méthodologiques évoquées dans cette chronique.
François de la Bretèque