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Alain BOILLAT : Du bonimenteur à la voix over

Lausanne, Antipodes, « médias et histoire », 2007, 538 p.

 

Ce travail très solide, publié avec le sérieux des éditions lausannoises, pose clairement son objet qui fera parcourir un vaste espace de l’histoire du cinéma : il s’agit de réinstaller la voix « comme un des facteurs [discursifs] essentiels de l’organisation des films parlants ». Mais l’auteur commencera en amont, consacrant un bon tiers du livre à la période muette, et mêle avec dextérité les considérations théoriques à l’analyse historique. À contre-courant des modes de notre temps, il se permet même de réhabiliter l’analyse sémiologique, chose dont on lui sait gré. Sa bibliographie est ample et intègre en particulier les travaux en langue anglaise comme ceux de Rick Altman.

L’idée directrice est la suivante : la voix, dans un film, est « le facteur emblématique de l’humain » à l’intérieur d’un moyen d’expression mécanique. C’est dans le conflit de ces deux postulations que tout se joue. La présence d’une voix, directe ou enregistrée, occulte plus ou moins la « réalité machinique » du spectacle cinématographique et incite le spectateur « à se figurer mentalement une origine humaine de l’ensemble de la représentation ».

Pour avancer dans son hypothèse, Alain Boillat met au point une double typologie. La première se place sur le plan des conditions matérielles et oppose voix « vive » et voix enregistrée ; la seconde intervient au niveau fictionnel et oppose deux régimes, la voix « attraction » et la voix « narration » (on reconnaît le couple conceptuel d’André Gaudreault).  En fonction de ces deux couples notionnels, le cinéma se partage selon des lignes qui ne recouvrent pas forcément les divisions académiques. En particulier, le parlant n’est pas la rupture que l’on dit : au sein de celui-ci, survivent pendant longtemps des particularités qui étaient celles du muet, ou plutôt d’une partie du muet, car dans ce dernier, cohabitaient des films de l’un ou de l’autre type.

Boillat appelle « cinéma parlé » le dispositif spécifique dans lequel la voix, extérieure au film, raconte celui-ci au spectateur (on parle du film, le film est objet) ;  et « cinéma parlant » celui dans lequel la voix est intégrée : on parle dans le film, le film est sujet. Cette distinction, parfaitement claire et argumentée, ouvre effectivement des horizons nouveaux à la réflexion théorique aussi bien qu’à la réévaluation de ce que l’on dit du son et de la parole dans le muet et dans le parlant.

 Du point de vue de l’histoire, Boillat est conduit à valoriser certains moments particuliers : la période des premiers temps, précisément celle où existaient les bonimenteurs (1895-1908), déjà bien étudiée mais autrement par Germain Lacasse ; la période de l’ « interrègne » entre muet et sonore (les années 1927-1932), comme l’a jadis dénommée Noël Burch. Mais il fait aussi une place à certaines œuvres emblématiques de la « modernité » comme Hiroshima mon amour, que cette entrée problématique permet de relire avec un regard nouveau.

Une théorie sous-tend toute cette analyse, appuyée sur une approche pragmatique et une philosophie globalement cognitiviste. Le cinéma (selon une idée de François Albéra) appartient de manière native au domaine de l’oralité et il faut donc envisager le spectacle filmique comme étant au départ une performance. Cela est particulièrement probant dans le cas du bonimenteur de la période muette. Cette idée nous vaut un excellent chapitre sur ce phénomène singulier, dans lequel est établie une relation avec les travaux du médiéviste Paul Zumthor sur la poésie orale. Car le cinéma descend de types de performances très antérieurs à lui[1]. Le bonimenteur remplit toute une série de fonctions entre le film et le public, analysées ici finement, qui pourraient toutes se ramener à un rôle de traducteur. Sa présence physique est toujours perceptible par le spectateur, mais à des degrés divers. Plus la synchronisation est précise (déjà dans les tentatives au temps du muet), plus cette présence s’efface et la voix « émigre au sein de l’espace de la production ». Mais il arrive que, dans le premier parlant, cette intégration ne soit pas achevée. C’est ce que démontre le chapitre consacré au génial  Roman d’un tricheur de Sacha Guitry. 

À l’occasion de cette réflexion sur l’oralité dans le cinéma et sur les fonctions de la voix over, Boillat élargit largement son sujet et parle aussi du bruit du projecteur, - faisant justice de la légende répandue qui prétend que la musique avait pour première fonction de le couvrir-  ; il évoque le bruit du public dans la salle ; il parle de la musique d’accompagnement. Soit toute une série de manifestations d’extériorité au monde filmique. Mais pour l’essentiel, c’est aux diverses fonctions de la voix que l’ouvrage est consacré, et il permet de revoir d’autres idées reçues comme celle qui voudrait que la voix over soit un effet de distanciation : il croit tout au contraire (et pense le démontrer) que la voix du bonimenteur, ou certaines voix over du parlant, produisent un effet de « présentification » du corps qui l’énonce. Il récuse aussi  l’idée de Noël Burch  selon laquelle cette voix serait directive et « disciplinaire » : elle pouvait tout autant produire de la jouissance, certains témoignages l’attestent.

En somme, c’est un principe de plaisir qui se trouve rétabli dans ce phénomène de longue durée, principe de plaisir qui s’inscrit contre la domination du machinique et du virtuel dans lequel nous sommes sans doute majoritairement immergés.

François de la Bretèque

[1] J’avais jadis avancé moi-même cette idée à propos des contes traditionnels dont le cinéma prend le relais : “Les contes filmés”, Les Cahiers de la Cinémathèque, n°41, hiver 1984, p. 55-62.
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