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Histoires de cinéma : territoires, thèmes et travaux

Revue historique vaudoise, 115, Lausanne,  2007

400 p. (dont 197 consacrées au cinéma)

 

Nous suivons ici depuis des années le travail de nos voisins helvètes qui est exemplaire à bien des égards en matière d’histoire du cinéma. En 1996, la même RHV avait déjà consacré un numéro spécial à l’histoire du cinéma en Suisse romande, qui avait été récompensé par le Prix Jean Mitry que décernait alors l’IJV, comme cela est rappelé dans le préambule. Dix ans plus tard la publication revient sur le sujet et propose un tour d’horizon très complet de l’état actuel des travaux et des avancées de la recherche. Ce bilan intéressera bien au-delà des cercles du seul cinéma suisse. Il a en fait une portée générale et sa lecture doit être recommandée à tous ceux qui oeuvrent dans notre champ.

 

La RHV est une revue d’histoire. Son approche est par le fait même différente de celle des revues spécialisées de cinéma. Ce positionnement particulier fournit l’occasion d’un plaidoyer méthodologique en préambule (par Roland Cosandey et P.E. Jaque) auquel on ne peut que souscrire car il marque une approche renouvelée de l’objet cinéma au carrefour des divers champs de la discipline historique. Il conduit en particulier à sortir de la sempiternelle dominance du film de fiction dans les écrits sur le cinéma, qui n’est plus posé comme seul étalon : le film d’entreprise, le « Gebrauchsfilm », le film industriel, le film touristique se trouvent rétablis à leur juste place dans un parcours de la production cinématographique. De même, les fonds « non film » sont intégrés comme objets d’histoire à part entière. Enfin, aspect assez nouveau, on y envisage également divers usages sociaux de l’objet cinéma, à la radio ou à la télévision ou dans une institution comme la « maison du peuple ». .

Cosandey montre bien en quoi ce travail sur des secteurs et des champs « marginaux » finit par enrichir directement notre connaissance du cinéma, qui reste évidemment la finalité dernière : « si toute archive peut bien conserver des documents audiovisuels, une cinémathèque n’est pas le musée du monde filmé, mais le conservatoire des films du monde, et c’est d’abord au titre de l’histoire du cinéma qu’elle peut prétendre exercer le rôle d’un ‘centre de compétence’ unique ». Il y a même un double rebond : celui qui vient d’être dit, et en sens inverse, un éclairage nouveau que ces études permettent de porter sur l’histoire générale : Gianni Haver prouve que son étude sur les programmes des Cinéac permet de poser différemment la question  de la neutralité suisse pendant la deuxième guerre mondiale.

J’ai tendance à penser aussi que la position  particulière de la Confédération présente plusieurs avantages pour envisager l’histoire du cinéma sous un jour différent. La vitalité de l’école suisse romande incline à le penser. D’abord, le fait de se situer au carrefour de trois des principales cultures européennes dont le rôle fut moteur dans l’histoire du septième art. Ensuite, les contraintes d’un petit pays, qui n’a pas disposé d’infrastructures industrielles lourdes, sont tournées ici en avantage : les parties « mineures » de la production, évoquées ci-dessus, y sont par nécessité plus visibles ;  le corpus est aussi plus facile à maîtriser.

 
La Suisse se distingue depuis des années par la relation constamment affiché entre l’archive et la recherche historique. Cela en fait une sorte de laboratoire des voies nouvelles que prend la recherche en histoire. De longue date, les institutions officielles, fédérales, cantonales, municipales, ont manifesté de l’intérêt pour la question du patrimoine cinématographique ; il y a peu de pays où les Archives nationales conservent des films. Des initiatives privées, comme Memoriav (dont nous avons en son temps rendu compte) sont venues consolider ce travail. Du coup, les organismes chargés de la conservation ont une longueur d’avance dans la méthode et la réflexion, comme le démontre le synthétique et limpide texte de Reto Kromer.

On lira notamment un instructif texte sur les Archives Chaplin, déposées en 2000 aux Archives communales de Montreux, montrant qu’un « patrimoine régional par sa localisation est mondial par sa nature ». C’est une nouvelle entrée pour la problématique du local et du central qui nous a occupés ici ces dernières années.

 

Se dégage-t-il de cet ensemble une pensée spécifiquement suisse du cinéma ? Cosandey tend à penser que oui : il l’appelle « réformiste », faisant ici référence non pas à la Réforme au sens confessionnel, mais à un courant de pensée qui fut vivace dans le monde germanique avant 1914, la « Kinoreform », que l’on redécouvre peu à peu. P.E Jaques évoque cette influence dans deux textes, le premier consacré à Albert Masnata qui fut délégué au Congrès de la chambre internationale du cinéma à Berlin en 1941, le second consacré aux films antialcooliques de la Croix Bleue qui s’étalèrent sur trois décennies.  Ses dominantes sont ainsi résumées par Cosandey : « préminence de l’image documentaire opposée à la facticité de la fiction, accent mis sur la valeur éducative, […], moralisation du spectacle ». L’historien montre, avec prudence, que cette pensée a laissé des traces, par-delà sa période historique effective,  jusqu’à la veille de l’apparition du « nouveau cinéma suisse ». Par ce biais, ce volume repose utilement la question du « local » et de l’international.


François de la Bretèque
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