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Le Cinématographe Lumière dans les arènes 1896-1899

Thierry Lecointe

Union des Bibliophiles taurins de France, 2007, 172 pages ill.

 

Il serait dommage que le petit ouvrage que Thierry Lecointe (que nos fidèles connaissent pour sa participation au colloque « cinéma régional, cinéma national » en 2006), publié chez un éditeur spécialisé des questions taurines, reste méconnu des historiens du cinéma car il s’adresse à part égale aux deux publics et se place à la convergence de deux domaines de spécialité. Comme souvent, c’est dans ce croisement de disciplines qu’un point de vue novateur apparaît.

Cette étude est à prendre comme un exemple de micro-histoire et une démonstration de méthode d’une discipline spécifique, l’archéologie du cinéma. Sur un corpus bien défini : les Vues Lumière, et dans une fourchette chronologique restreinte qui se situe tout entière avant 1900, l’auteur réalise un recensement exhaustif et minutieux de l’ensemble des scènes de tauromachie enregistrées par les opérateurs de la firme lyonnaise, que les films aient connu une diffusion ou non. Un tel travail n’est aujourd’hui possible, bien entendu, que grâce au travail de recension et de sauvegarde effectué dans le cadre du Plan Lumière depuis 1995. Lecointe a eu accès à ces archives et a reçu l’aide des conservateurs.

Les résultats sont d’abord qu’il réussit à dater avec une extrême précision les vues, parfois à l’heure près  (nous dirons comment). Ensuite, il permet de suivre au jour le jour les progrès de la prise de vues et donc l’évolution du « langage » cinématographique dans cette période fondatrice : il s’inscrit ainsi dans la lignée des travaux lancés au Québec par André Gaudreault et le GRAFICS.

Thierry Lecointe  en tire une hypothèse : il croit voir dans le filmage de la corrida, en raison des contraintes profilmiques qu’il suppose, un maillon important dans l’évolution vers la linéarisation, vers la mise bout à bout des vues (qu’il baptise un peu rapidement « long-métrage »), vers la séquentialisation, et même vers le découpage et le (pré-) montage par le repérage sur les négatifs originaux des arrêts et reprises de la prise de vues et des collages.

On dira peut-être qu’une telle minutie est un peu vaine et que la pertinence de cette science auxiliaire de l’histoire (l’archéologie) s’arrête là où doit commencer le travail d’analyse et d’interprétation. Mais je ne crois pas que ce type de travaux s’enferme dans l’anecdote. D’abord, parce qu’à cette époque reculée, l’échelle chronologique de l’évolution est minuscule : une semaine y vaut un an, dit-on souvent. Ensuite, parce qu’il met en lumière des chaînes de causalité auxquelles on ne pense pas : ici par exemple, le minutage restreint des moments clés de la corrida conduisant à un proto-découpage, ou l’amplitude du champ de l’arène contraignant à recourir à deux caméras. Il y a enfin, ce n’est pas négligeable, tout ce qui rattache le cinéma à ce qui est extérieur à lui, en l’espèce : une pratique sociale et une forme de spectacle qui était très vivace et fort discutée (déjà !) à cette époque, comme en témoignent les chroniques exactement contemporaines de Louis Feuillade naguère éditées par Bernard Bastide[1].  A cet égard, le livre est aussi un précieux document sur l’histoire de la tauromachie car il aide à « lire » les vues en reconstituant les cartels, en rappelant la carrière des toreros, en évoquant les querelles d’écoles qui divisaient un monde alors peut-être encore plus passionné qu’aujourd’hui. La méthode de Lecointe, qui consiste à croiser les sources[2] et à recourir à des méthodes empruntées à d’autres disciplines (voir comment il détermine l’heure de la prise à partir de la longueur des ombres et d’un calcul de triangulation emprunté aux méthodes de l’aéronautique), est un exemple convaincant de méthode d’histoire « totale ».

Lecointe dit que la corrida est « un scénario tout écrit ». Je dirais plutôt qu’elle rentre dans une série culturelle qui a eu un rôle déterminant dans la mise en forme du premier cinéma : celle des spectacles décomposés en scènes ou tableaux, conduisant vers une certaine discontinuité dans laquelle Gunning a jadis reconnu un caractère distinctif du cinéma des premiers temps. Elle imposait par ailleurs une scénographie implicite (l’espace en rond, la durée a priori limitée, etc.) qui fournissait un modèle éloigné du « théâtre filmé » [3] auquel on réduit souvent, par ignorance, le cinéma des origines.

François de la Bretèque

 


[1] Louis Feuillade, Chroniques taurines, 1897-1907, textes réunis et édités par Bernard Bastide, postface de François de la Bretèque, Cinésud 1988.

[2] La mémoire impressionnante et l’esprit conservateur de ce milieu très spécialisé, où l’on conserve cent ans après les programmes des corridas, les carrières des éleveurs, etc., a permis une disponibilité des sources, précieuse en l’espèce pour l’identification.

[3] Lecointe parle à juste raison de « profondeur de champ », mais il abuse des termes quand il parle de « plan séquence ».
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