Les
Ecrans de la guerre
Le
cinéma français de 1940 à 1944
Philippe
D'Hugues - éditions De Fallois,
2005.

Avec
ce livre Philippe D'Hugues fait retour sur une période déjà très
étudiée (Régent, Courtade, Siclier, Bertin-Maghit, Billard entre
autres l'ont précédé), période toujours discutée quant à sa
signification historique : apogée du cinéma français ? réelle, ou
due aux circonstances ? Période honteuse en raison des compromissions,
ou résistance passive des créateurs restés en France et qui devaient
bien vivre ? On en débat en termes vifs depuis un grand demi-siècle et
il est probable que le dossier ne sera jamais définitivement refermé.
On a donc l'impression que l'auteur a voulu ajouter sa note personnelle
à ce concert discordant. On décèle sans peine à la lecture un léger
parfum de nostalgie, tonalité qui imprègne encore davantage la
préface d'Alexandre Astruc. D'un autre côté, d'Hugues fait montre
d'une connaissance factuelle indiscutable des films et des gens, dont il
a rencontré un bon nombre, et son texte fourmille de petits détails
sortis de l'ombre, de faits concrets corrigés ou révélés. Il y a
donc deux façons de lire ce livre.
La
première se placerait dans le champ polémique. Je ne m'y engagerai
pas, me contentant d'indiquer ici ce qui en constituerait les points
d'appui. L'argumentation générale repose sur l'idée qu'il n'y a pas
eu de rupture ni avec la période précédente (le cinéma des année
30), ni avec la suite (la production d'après-guerre), les continuités
l'emportant dans beaucoup de domaines. Déjà François Garçon l'avait
suggéré (De Blum à Pétain, Cerf 7ème Art 1984, que d'Hugues ne cite
pas) et Jean-Pierre Jeancolas avait parlé de son côté de 15 ans
d'années 30 (Stock 1983). Ces deux auteurs insistaient sur la
continuité avec le Front Populaire. D'Hugues y rajoute celle avec le
cinéma de l'après-Libération. Il y a cependant bien une rupture que
l'auteur souligne, c'est l'apparition d'une véritable relève dans le
cinéma français (Autant-Lara, Bresson, Cayatte, Clément, Clouzot, et
all.), la dernière avant la Nouvelle Vague. Le débat sur le contexte
politique est toujours présent en arrière-plan. D'Hugues défend
l'idée (souvent entendue) que les responsables du cinéma français ont
fait le maximum pour sauver ce qui pouvait l'être. D'autre part, il
oppose la "nonchalance" des responsables allemands (Alfred
Greven et l'épisode toujours controversé de la Continental) au
"volontarisme" des idéologues de Vichy, jugeant que ce
dernier a finalement obtenu peu de résultats : selon ses comptes, il
n'y eut pas plus de 30 à 40 films directement d'esprit
"Révolution Nationale" (sur un total de plus de 220) ; quant
aux films de propagande allemands, une vingtaine seulement ont été
diffusés en France. Il faut donc distinguer, selon lui, le pur "vichysme",
le simple "maréchalisme" et le "cinéma d'après
l'Armistice" de consommation courante. Chacun de ces distinguos, on
s'en doute, mériterait une longue discussion. Enfin, jouant sur les
continuités et sur les ambiguïtés propres à la période, Philippe
d'Hugues met une certaine malice non dépourvue d'arrière-pensées à
mettre en lumière les compromissions de l'un ou l'autre (Gérard
Philipe, André Bazin, Nino Frank, Lo Duca, Daquin, et bien d'autres),
voulant signifier par là que l'époque n'était pas toute en noir et
blanc... (Jean Renoir, dont les fluctuations à l'époque sont une
réalité, est l'objet privilégié de ses insinuations, parfois un peu
gratuitement.) Enfin, et surtout, d'Hugues entend récuser les
interprétations historiques de certains de ses prédécesseurs : J.P.
Bertin-Maghit est souvent visé, il l'accuse de voir de l'idéologie
partout, même là où elle ne se trouve pas, mais aussi Noël Burch et
Geneviève Sellier. Il refuse de penser par exemple que Nous les Gosses
(Daquin 1941 soit un "film résistant", le jugeant bien au
contraire tout à fait vichyste, preuves écrites à l'appui. Il étaie
en effet ses démonstrations par des pièces d'archives et des dossiers
de presse, mais non pas en procédant à l'analyse des films eux-mêmes.
Le livre est en partie une rectification des lectures politiques
classiques. Certaines de ces révisions sont déjà acquises (les
Visiteurs du soir), mais d'autres surprendront, comme Le Ciel sera à
vous (Grémillon 1943) auquel il retire le label "esprit
résistant" que la postérité lui a attribué... Je m'en tiendrai
à cet exemple, quoiqu'il y en ait bien d'autres, car la place manque
ici pour entrer dans un débat épineux et qui demande beaucoup de
précautions. C'est donc une entreprise révisionniste de l'histoire du
cinéma de l'Occupation qui est proposée ici, avec toutes les questions
de méthode qui en découlent.
Mais
le livre de D'Hugues peut aussi être pris plus sereinement comme un
recueil d'informations dont beaucoup sont inédites et le lecteur
curieux y glanera bien des pépites au hasard de la lecture. D'Hugues,
c'est clair, aime avant tout l'histoire par les personnages et donne
donc de multiples informations biographiques. On apprendra par exemple
le rôle essentiel joué par Louis-Emile Galey (père du romancier
Matthieu Galey), venu de la mouvance d'Esprit et du groupe Jeune France,
néanmoins ami de Paul Marion, secrétaire général de l'information et
de la propagande (et à ce titre, vrai patron du cinéma français)
d'août 1941 à juillet 1944, poste où il succéda à Robert
Brasillach... Ajoutons que les derniers chapitres, les plus inédits,
présentent la réception des films étrangers en France, car on oublie
toujours que les Français ne virent pas que du cinéma français, avec
une tentative d'évaluer la réception différenciée dans les deux
zones, et un panorama des plumes critiques de l'Occupation. "Quand
ils sont rendus sur des dossiers incomplets, les verdicts de l'histoire
ne sont pas toujours irrécusables", écrit D'Hugues vers sa
conclusion. C'est assurément vrai et ce livre aura au moins le mérite
de rouvrir des dossiers sensibles auxquels il ne saurait lui-même
apporter le dernier mot.
François
de la Bretèque