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Les Fantômes du muet  Didier Blonde
Gallimard, « l’un et l’autre », 2007, 162 pages.

Voici un petit livre très original qui répond, pour moi en tout cas, à une attente et qui a d’ailleurs reçu un très bon accueil critique largement mérité.

Il paraît dans une jolie collection dirigée par Jean-B. Pontalis, ce qui le situe déjà : ce n’est ni un livre de théorie ni d’histoire du cinéma. Mais il ne faudrait pas non plus le prendre pour un ouvrage de psychanalyse. Modestement, mais fermement, Didier Blonde adopte le parti de raconter le cinéma comme une expérience personnelle, très personnelle, mais participant aussi à un vécu largement partagé, une anthropologie du néo-spectateur de ce début du XXIème siècle.

Ce faisant et sans avoir l’air d’y toucher, il dégage en peu de pages ce qu’il y a de spécifique et d’irremplaçable dans l’expérience du cinéma muet pour un homme d’aujourd’hui. Son titre le dit : c’est une expérience de nécromancie, ou de nekuia, fondamentalement mélancolique car elle s’appuie sur la capacité qu’a le cinéma – et que les premiers spectateurs soulignaient déjà – de « ressusciter les morts ». Or, sauf expérience devenue de plus en plus rare (il en raconte une au début du livre, semblable à celles que peuvent faire de temps à autre les fidèles des festivals comme Pordenone), ces gens-là sont aujourd’hui tous morts… mais ils vivent là, sous nos yeux, d’une vie qui ressemblait à la nôtre mais qui n’est plus la nôtre. En outre, la mutité renforce ce sentiment d’irréductible altérité qui fait que dans un film muet, il y a toujours du mystère, quelque chose qui apparaît comme caché, crypté.

Les exemples de films (car il y en a beaucoup, concrets et très bien racontés) qu’a choisis Didier Blonde vont tous dans ce sens : le « cryptogramme » des Vampires de Feuillade, le Paris qui dort de René Clair, le Mystère des Roches de Kador, donnent tous l’impression de cacher quelque chose de plus que ce qu’ils racontent explicitement. Didier Blonde le démontre en livrant sa propre interprétation (peut être délirante, mais peu importe : le muet lui en donne précisément le droit) du film de Perret.

Tout le livre est construit pour détailler les éléments sur lesquels s’appuie cette sensation d’ésotérisme que peut procurer même le plus insignifiant des films muets. Cela  nous vaut des pages sur la présence paradoxale du son, sur la musique, surtout sur le langage dans sa double performance, écrite et parlée, auquel le muet redonne son opacité tout en réhabilitant la surdité (et non le silence). « Si le cinéma avait commencé par être sonore, c’est le muet qui aurait été son accomplissement », écrit Blonde, reprenant d’une certaine façon le diagnostic désabusé que faisait en 1927 un Benjamin Fondane. Si l’on en croit l’auteur, des conditions idéales seraient aujourd’hui réunies pour que cette forme d’expression retrouve un vrai public au-delà des archéologues et en dehors des événements bruyants qui l’accompagnent trop souvent. Espérons qu’il sera entendu. Son livre, en tout cas, par sa ferveur, devrait y aider.

 

François de la Bretèque
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