Lettre
à propos du dernier "Archives" consacré à Lo Duca
J.
J. Meusy - 29
déc. 07
Chers
Amis,
J'ai
lu avec beaucoup d'intérêt votre numéro d'Archives consacré à Lo
Duca, personnage d'autant plus insaisissable qu'il a lui-même cultivé
le mystère. Je me permets de faire une remarque concernant l'article de
Magali Thomas qui apporte d'ailleurs des éléments intéressants. À
propos du " Cinéma d'Essai ", tentative qui précéda la
fondation de l'Association Française des Cinémas d'Art et d'Essai (AFCAE),
l'auteur écrit :
La
salle fut trouvée grâce à un certain Weinstein, exploitant de trois
salles parisiennes, qui accepta de convertir "Les Reflets ",
avenue des Ternes […]
Je
trouve qu'il y a quelque désinvolture à évoquer " un certain
Weinstein " qui est loin d'être un second couteau de l'histoire du
cinéma français. D'abord son nom n'était pas Weinstein, mais
Weinberg, prénom Bernard. C'était un juif d'origine roumaine, né à
Bucarest en 1892, qui fonda en 1932 la société Cinépresse. Les
années trente avaient été marquées par la liaison fortement
affichée entre la presse écrite, la presse radiophonique et la presse
filmée. En décembre 1930, l'Intransigeant avait ouvert un cinéma à
Paris, au 100 rue Réaumur : les Miracles. En 1931 apparaissait à Paris
un Cinéac (" ac " comme " actualités "), premier
maillon du réseau créé par Reginald Ford. Le nom des Cinéac était
toujours associé à celui d'un organe de presse. Ainsi vit-on plusieurs
Cinéac " Le Journal " (Paris), un Cinéac " Petit
Marseillais ", un Cinéac " Le Petit Provençal ", un
Cinéac " L'Éclaireur de Nice ", un Cinéac " Journal
d'Alsace et de Lorraine ", etc., et à l'étranger un Cinéac
" Handelsblad " (Amsterdam), un Cinéac " Het Vaderland
" (La Haye), etc. Ces salles, situées dans des endroits "
stratégiques ", à forte circulation comme les gares, passaient de
façon continue les journaux d'actualités des principales firmes
françaises et étrangères, ainsi que des courts-métrages. Les
séances étaient courtes (environ une heure) et l'entrée bon marché.
Bernard
Weinberg lança sa société Cinépresse en 1932, une année seulement
après le premier Cinéac, avec de faibles moyens financiers. Le capital
initial était en effet de 200 000 francs lorsqu'il ouvrit la première
salle " Ciné Paris-Soir " à Paris, au 5, avenue de la
République avec l'appui du journal éponyme. La formule et la
programmation étaient comparables à celles des Cinéac. Sa société
se développa au cours des années trente et Paris comptait à la veille
de la seconde guerre mondiale cinq " Ciné Paris-Soir " dont
un sur les Champs-Elysées. La Cinématographie française du 28 avril
1939 annonçait la création d'un nouvel établissement Cinépresse à
Roanne avec La Loire Républicaine. On trouvera des informations sur les
" Ciné Paris-Soir " de Bernard Weinberg (ainsi que sur les
autres réseaux de cinémas d'actualités) dans l'article que j'ai
consacré aux Cinéac dans les Cahiers de la Cinémathèque (n° 66).
Au
moment de l'Occupation, Bernard Weinberg fut contraint d'abandonner les
établissements qu'il dirigeait. Il reprit après la Libération trois
de ses anciens " Ciné Paris-Soir " parisiens, dont celui du
27, avenue des Ternes, qu'il rebaptisa Les Reflets. La formule des
cinémas d'actualités, déjà en perte de vitesse à la fin des années
trente, appartenait désormais au passé. Les Cinéac qui subsistaient
ne conservaient plus que le nom et passaient en fait des
longs-métrages. En 1949, Bernard Weinberg fut l'un des fondateurs du
" Cinéma d'Essai ", émanation de l'Association française de
la critique de cinéma, à laquelle il apporta l'appui logistique de sa
salle des Ternes.
D'après
Evelyne Cauhépé (cinéma Cardinet, cofondatrice de l'AFCAE), le
cinéma Les Reflets, 500 places, avait été entièrement converti au
" Cinéma d'Essai " avec Lo Duca à la programmation, mais le
succès n'avait pas toujours été au rendez-vous. La biographie de
Bernard Weinberg mentionne le rôle de conseiller technique qu'il
assurait alors auprès de la " Commission du choix des films du
Cinéma d'Essai ". Ce fut la vente des Reflets au couple Philippe
qui contraignit le " Cinéma d'Essai " à migrer. Au Studio de
l'Etoile, Jeander et Simone Lancelot assurèrent la programmation dans
le cadre du " Cinéma d'Essai " et, plus tard, dans celui de
l'AFCAE. Lo Duca ne semble pas y avoir pris part. L'AFCAE fut fondée
très peu de temps après la cessation de l'activité du " Cinéma
d'Essai " et sut tirer parti des erreurs commises. C'est autour de
cinq salles parisiennes et de ses exploitants que naquit en 1955 l'AFCAE
: les Ursulines (Armand Tallier), les Agriculteurs (Line Peillon), le
Studio Parnasse (Jean-Louis Chéray), le Cardinet (Evelyne Cauhépé) et
le Studio de l'Etoile (Jeander et Simone Lancelot). Plusieurs autres
vinrent les rejoindre peu après. Aujourd'hui, le concept à la base de
l'AFCAE s'est élargi au point de perdre une grande partie de son
identité et de sa signification : en 2007, 1079 salles étaient
classées Art et Essai (toutes catégories confondues) dont un grand
nombre appartenant à des complexes ou multiplexes !
Jean-Jacques
Meusy