Louis
Feuillade, retour aux sources.
Correspondance
et archives.
Édition
établie par Alain Carou et Laurent le Forestier avec la collaboration
de B. Bastide, C. Faugeron et G. Venhard
AFRHC
/ Gaumont, 2007, 316 p.
La
bibliographie feuilladesque ne cesse de s’enrichir depuis quelques années.
Après le temps de la reconstitution de la
biographie et de la filmographie, puis celui des analyses lui
rendant sa juste place dans l’histoire du cinéma, est venu le temps
de la publication des sources primaires destinées à relancer l’intérêt
pour le père de Fantômas et à en renouveler l’approche.
Associés
avec Gaumont et soutenus par Jacques Champreux, petit-fils du réalisateur,
les deux historiens ont réuni ici plus de 220 lettres de Feuillade ou
adressées à Feuillade qui constituent la première compilation du
genre.
Un
certain nombre de ces missives étaient déjà connues, notamment par
les publications de l’Institut Jean Vigo : quelques-unes des
lettres à Marcel Levesque (dont nous avions publié les Mémoires dans Archives
8 et 9) dans le n° 48 des Cahiers
de la Cinémathèque en 1988, celles à Folco de Baroncelli dans Archives
n° 56 en novembre 1993. Francis Lacassin en avait fait connaître un
certain nombre d’autres. La nouveauté est qu’ici elles sont livrées
au lecteur à l’état brut et
intégralement, alors qu’elles avaient été jusqu’ici intégrées
à un propos qui les finalisait d’une certaine façon. On dispose
ainsi d’un matériau dont ont été éliminées les médiations.
C’est une véritable édition critique qui nous est fournie avec la
rigueur scientifique inhérente au genre : introductions brèves et
précises, transposition typographique de l’écriture manuscrite,
notes éclairant les noms et les détails.
L’intérêt
de cette correspondance ne se trouve pas forcément là où on
l’attendrait. Ainsi, presque rien ne concerne Les
Vampires ou Fantômas, les deux plus grands titres de gloire de Feuillade, sans
doute parce que ces films ont correspondu à une époque où il était
trop occupé pour avoir le temps d’écrire. Il y a plusieurs
“blancs” analogues dans la chronologie dont certains ne sont peut-être
dus qu’au hasard de la conservation des lettres.
Il
y aurait au moins deux façons de lire cet ensemble.
On
peut se placer du point de vue de l’émetteur : on suit alors le
trajet ascendant de Feuillade, avec l’appui des pièces comptables et
de contrats méticuleusement reproduits, et les diverses étapes de
cette ascension. Mais cette correspondance reste laconique sur ses méthodes
de réalisateur ou de directeur de production : il ne faut pas y
chercher l’équivalent des Memos de Selznick. Feuillade ne “théorise”
jamais sa pratique, sauf dans une rare lettre à Vuillermoz qui
surprendra, car on y découvre qu’il n’était pas aussi méprisé
par le monde intellectuel que le veut la légende.
On
peut aussi s’intéresser à l’échange avec ses divers
destinataires, et la correspondance peut être lue en plusieurs sens qui
fournissent de multiples entrées, des relations amicales aux relations
d’affaire.
Le
correspondant que l’on suit le plus longtemps est Marcel Levesque
auquel sont adressées les lettres les plus longues et les plus
personnelles. Elles finissent par constituer à elles seules une sorte
de petit roman. En revanche, j’ai été étonné de n’y trouver
aucune des lettres à Musidora que
l’on connaît par fragments publiés ici ou là.
Les
éditeurs se sont donnés pour objectif de provoquer un “rebond de la
recherche”. Cette finalité est salutaire, car la première génération
des études feuilladiennes risquait de finir par tourner en rond à
partir de considérations principalement biographiques. C’est aussi
implicitement un appel à sortir de l’ombre tout ce qui peut subsister
encore de documents sur
Feuillade. Le “non-film” rentre peu à peu à part entière dans
l’histoire du cinéma.
François
de la Bretèque