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Le mythe du director’s cut Michel Marie et François Thomas, s.d. Le mythe du director’s cut,
Presses Sorbonne nouvelle, 2008
collection Théorème, n° 11, 2008, 170 p., index.
Issu d’un colloque qui eut lieu en 2007 dans le cadre de
la manifestation « Zoom arrière » organisée par la Cinémathèque de
Toulouse et dont l’organisation fut assurée par le groupe de recherche
de l’Université Paris 3 « Le film pluriel », cette onzième mouture de
la collection « Théorème » se présente comme une réponse argumentée à
la question que pose tant aux chercheurs qu’aux cinéphiles la vogue,
portée par le développement du DVD, des copies dites director’s cut ou
« version réalisateur ».
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L’avant-propos
de Michel Marie et François Thomas et les deux premiers articles l’un
de Jean-Pierre Berthomé consacré au « fantasme de l’œuvre perdue » et
l’autre de Dominique Bourgerol consacré à « La version réalisateur en
droits français et américains » constituent à mon sens l’apport le plus
original, à tout le moins le plus instructif, de l’ouvrage. En effet
ces différentes contributions, en définissant ce qu’est le director’s cut,
en droit américain non pas le film tel que son auteur, au sens fort,
l’imagine mais tel qu’il le présente à l’issue du tournage au
producteur, souvent sans étalonnage, sans musique additionnelle, sans
postsynchronisation ni mixage, une ébauche de film en fait qui tend
plus à prouver que le réalisateur a rempli son contrat qu’à prétendre
au statut d’œuvre. Ce travail présenté, les discussions peuvent
commencer entre les protagonistes de la fabrication du film pour
aboutir à l’objet qui sera présenté au public. On voit que le director’s cut
est, dans son acceptation première, très éloignée d’une « version
réalisateur », œuvre originale et personnelle de l’auteur, qui souvent,
dans l’imaginaire cinéphilique, est opposée à la version projetée en
salle compromis, dans le meilleur des cas, ou détournement de chef
d’œuvre par les intérêts mercantiles qui font que « le cinéma est aussi
une industrie ». Si le droit français se passe formellement de l’étape
« version réalisateur » , le produit final résulte en général d’un
accord des parties, et le producteur, contrairement à la légende, se
retrouve souvent au coté du réalisateur, qui une fois accepté ne peut
plus être unilatéralement modifié, du moins dans le temps de
l’exploitation ordinaire.
La confusion entre termes juridiques, argument de vente ou pratique artistique que recèlent les termes de director’s cut
ou de « version réalisateur » entraîne dérapages et ambiguïtés,
souvent bien venues pour les marchands de rêves et d’indignations
faciles que sont parfois les distributeurs de DVD. Ainsi tel film qui a
été réalisé puis distribué dans une harmonie parfaite entre producteur
et réalisateur sera néanmoins réédité en DVD avec quelques minutes de
plus sans que l’œuvre s’en trouve améliorée ni le réalisateur
particulièrement satisfait, mais l’étiquette « version
réalisateur » lui ouvrira la bourse des gogos. Les exemples abondent
ainsi que le montre Jonathan Rosenbaum de ces détournements, qu’il
appelle publicitaires, dont la fonction unique est de transformer une
œuvre d’art, au statut économique incertain, en marchandise pourvue
d’un pouvoir d’attraction nouveau, négligeant d’ailleurs ce qu’il peut
y avoir d’original et positif dans le remontage de films gravement
mutilés pour leur première sortie, l’exemple donné ici de La soif du mal
d’Orson Wells est particulièrement probant. Cette réflexion est
complétée et explicité par Kira Kitsopanidou qui s’intéresse aux
versions des films hollywoodien des années 1980 puis 1990-2000, les
contextes étant quelque peu changeants, aux difficultés pour les
réalisateurs de s’assurer le final cut
et en conséquence leur tentation de se faire producteurs de leurs
propres films. La volonté d’éditer des versions multiples, ainsi George
Lucas avec La guerre des étoiles,
montre que le producteur-réalisateur peut, loin du mythe de
l’opposition artiste/puissances de l’argent, être aussi l’acteur de la
transmutation de l’art en marchandise. Désormais le director’s cut
devient l’argumentaire numéro 1 des éditions DVD de films même lorsque
le réalisateur a accepté des coupes pour la distribution en salle et
qu’il s’en montre satisfait, le cas de Ridley Scott est parfaitement
éclairant. Cela amène Laurent Le Forestier à faire retour sur l’actuel
pont aux ânes des spécialistes du cinéma des premiers temps, «
l’attraction ». Il la retrouve au sein du cinéma hollywoodien des
trente dernières années - mais cette composante centrale du cinéma
naissant avait elle vraiment disparue ? – et y voit une caractéristique
de construction de ces œuvres filmiques aboutissant à une fabrication
modulaire, rendant interchangeable dans les parties de l’œuvre les
séquences qui les composent quand la construction en récit structuré
rendait cela plus difficile. La chose est à démonter de façon fine mais
elle semble en gros permettre la construction de director’s cut
à la fois originales et non –dérangeantes. Frédéric Monvoisin en
s’interrogeant sur l’existence des versions réalisateurs en Asie, en
fait dans les cinémas japonais sud-coréens et taiwanais, vient avec à
propos nous sortir des routines euraméricano centristes. Cet ensemble
d’articles est parfaitement complété par celui que Leonardo Quaresima
consacre au DVD et à ses modes de construction et de consommation,
curieusement relégué en «coda».
La partie consacrée aux «cas d’école» : La croisière jaune et ses versions hypothétiques étudiées par Isabelle Marinone, Un homme à abattre d’Eduardo Coutinho, analysé dans le temps par Fernao Pessoa Ramos, «Ludwig ou le paradoxe d’une version réalisateur post mortem» exposé par Morgan Lefeuvre et «Les métamorphoses des Alien»
sous le regard d’Erwan Cadoret, est sinon décevante, sauf le dernier
article, du moins un peu hors sujet. Il s’agit en effet de l’absence de
la version qu’eût pu construire André Sauvage du film qu’il tourna mais
dont il fut dépossédé du montage, illustration d’un conflit classique
entre réalisateur et financier-producteur, pour le premier. L’article
est passionnant mais un peu égaré. Pour le second l’on est plus dans la
mise en abyme de deux gestes cinématographiques que dans la
problématique du director’s cut,
la encore l’article ne manque pas d’intérêt mais sa pertinence avec le
sujet général du recueil n’est pas évidente. Le troisième en est plus
proche, mais il s’agit plus d’une reconstruction archivistique et
passionnée de l’état voulu par Visconti de son film le plus aimé que de
la plus value marchande que le director’s cut
est censé donner aux œuvres qui en bénéficient. Par contre l’article
d’Erwan Cadoret en développant le cas des éditions DVD de la série des Alien complète et explicite de façon pertinente et bienvenue l’article de Kira Kitsopanidou.
Cette, très relative, hétérogénéité, qui n’exclut pas les circulations,
est plus la marque de la richesse du colloque que d’un manque d’à
propos, elle souligne combien le sujet est pertinent et encore
insuffisamment exploré. D’avoir fait un sort au director’s cut
en en mettant à nu la composante marchande dans l’industrie du DVD
quand, pour beaucoup d’acheteurs, il s’agissait d’abord d’une garantie
de retour aux origines, au film idéal, à l’authenticité du travail de
l’artiste, est œuvre de salubrité publique en même temps que réflexion
utile sur les nouveaux artefacts qui portent désormais les films. Reste
la question, sans cesse posée, sans cesse reformulée, du statut du film
comme œuvre d’art, unique ou multiple, à cette question il ne sera
jamais donné de réponse mais cet ouvrage, en en recadrant l’horizon,
lui ouvre de nouvelles perspectives et Sisyphe peut reprendre sa bobine
pour la mieux rouler. Allons encore un effort !
Michel Cadé
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