Revue
GENESIS n°
28 (2007)
« Cinéma »
sous la direction de Jean-Loup Bourget et Daniel Ferrer
Cette
belle revue est l’organe de l’ITEM / CNRS (institut des textes et de
l’édition moderne), dirigée par Almuth Grésillon, un des « papes »
de cette nouvelle discipline qu’est la critique génétique qui a le
vent en poupe aujourd’hui. Elle publie ici son premier numéro entièrement
consacré au cinéma. Ce travail a été rendu possible par un séminaire
que dirige à l’ENS de la rue d’Ulm, notre ami Jean-Loup Bourget.
Une
copieuse introduction rédigée par les deux coordonnateurs
satisfera tous ceux qui désirent savoir mieux en quoi consiste
cette nouvelle approche, et tous ceux qui se demandent comment une
méthode née très spécifiquement dans les
études littéraires peut être transposable au
cinéma. Bourget et Ferrer vont jusqu’à soutenir un
paradoxe : le cinéma pourrait constituer un champ plus
favorable encore que la littérature pour observer et
étudier la genèse des œuvres. Pourquoi ? Parce
que, disent-ils, ses « traits
génétiques » ne sont pas différents de
ceux de la littérature, mais ils sont « plus
extériorisés », c'est-à-dire plus
visibles. Pour preuve, la vogue actuelle des DVD à bonus et
à making-off, qui, s’ils n’offrent aucune garantie
scientifique et ne sont pas destinés à faciliter
l’étude, témoignent en tout cas d’une
sensibilité particulière du public aux opérations
de genèse. Sur un plan plus essentiel, la création
cinématographique ne se fait jamais d’un seul jet ni
d’une seule pièce, quoiqu’elle cherche au bout
du compte à donner l’impression d’unité et
d’achèvement. La tâche de la critique est de
déconstruire cet effet d’unité, de défaire
les mailles, quitte à remettre en question des postulats
largement partagés aujourd’hui. On lira à cet
égard une très bonne mise en perspective historique et
remise en question de la fiction de l’auteur (l’auteur
unique, assimilé au réalisateur par la tradition critique
française), à laquelle pourtant, le poids de la tradition
étant ce qu’il est, certaines études
publiées dans ce numéro sacrifient encore. Par ailleurs,
l’esthétique de la réception et les études
d’intertextualité nous ont accoutumés à
l’idée que le « texte » filmique
n’est jamais complètement définitif.
Bien
sûr, il faut trouver ces « brouillons » qui sont d’espèce
très diverse car les éléments d’un dossier génétique sont non
seulement les scénarios et story-boards, auxquels on pense d’abord,
mais aussi toutes sortes d’autres éléments, qui n’avaient pas
vocation à être conservés et qui sont toujours lacunaires ; mais
ici comme ailleurs l’historien a à inventer ses sources.
Bourget
et Ferrer remarquent que les recherches génétiques prennent
aujourd’hui deux grandes orientations méthodologiques divergentes :
les unes sont « auteuristes », comme on vient de le dire ;
les autres sont « archivistiques », elles cherchent à
reconstituer davantage des conditions de production que le trajet
d’une création. Les études que contient le numéro illustrent cette
bipartition.
Ce
qui est frappant, à la lecture du dossier, c’est la très grande
diversité des sources exploitées et des domaines couverts.
Carole Aurouet tire remarquablement parti du peu qui reste des
brouillons de Jacques Prévert, illustrés de multiples dessins et
graffitis, pour éclairer la genèse du scénario des Visiteurs du Soir.
Violette Rouchy, elle, a eu accès à un corpus très complet, presque
exhaustif, si volumineux que le risque était au contraire de s’y
noyer, constitué des archives de réalisation de La Reine Margot données
par Patrice Chéreau à l’IMEC (institut mémoires de l’édition
contemporaine), étude extraite d’une thèse qu’elle a soutenue
sur ce sujet. D’autres exploitent des éléments de storyboard (Ministery
of Fear de Fritz Lang) (Morgan Lefeuvre), les dessins (si beaux)
d’Eisenstein pour Ivan le Terrible (Ada Ackerman), tandis que Valérie
Pozner présente et étudie l’ensemble du dossier de production de La
Symphonie du Dombass de Vertov. Olivier Curchod, dans un texte très
brillant, va dans un sens plus imprévu en analysant comment
s’est constitué le casting de La Règle du jeu, en particulier
l’engagement tardif de Dalio, ce qui lui fournit l’occasion de
tordre le cou à un certain nombre de légendes qui continuent à se
transmettre sur Jean Renoir.
Dans
des sections complémentaires, on lira un entretien entre Pierre-Marc de
Biasi et Amos Gitai qui a déposé une grande partie de ses archives
dans diverses institutions françaises. Catherine Axelrad, interrogeant
les témoins du tournage à Thiers de l’Argent de poche de Truffaut,
montre que l’enquête orale peut rentrer aussi comme matériau de
l’enquête génétique. Pour finir, des comptes-rendus de DVD
comportant des bonus montrent qu’il y a en ce domaine des choses à
exploiter.
Le
développement de la génétique a quelque chose de très excitant. On
est tenté d’y voir le fruit de la rencontre féconde entre chercheurs
littéraires et spécialistes de cinéma, sans que l’on cherche à réduire
un domaine à l’autre. On se demandera pourquoi cet essor survient à
l’époque précise où les brouillons papier sont en voie de
disparition ; mais les coordonnateurs considèrent que le numérique,
qui changera peut-être fondamentalement l’état des choses, ouvrira
une nouvelle ère aux études sur l’œuvre en train de se faire.
François
de la Bretèque