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Robert Enrico, au coeur de ma vie

Version définitive établie par Gérard Langlois.

Coll. Cinéma, Ed. Christian Pirot, 2005, 320 p., 21 €.

 

 

Plus qu'une biographie, Au cœur de la vie, est un ensemble d'entretiens du cinéaste avec Gilles Durieux, entretiens remaniés et peaufinés par Gérard Langlois, auteur d'un remarqué Claude Sautet, Les choses de la vie, Prix Simone Genevoix 2002. L'ouvrage, bourré de souvenirs et d'anecdotes, fait vivre le fil(m) d'une vie. Fils d'immigrés italiens débarqués en France en 1920, Enrico découvre par hasard le cinéma. Major de promo à l'IDHEC (1940), il fait la Guerre d'Algérie au Service Cinématographique des Armées. Pour vivre, il réalise des reportages (Le Brésil des Théophiliens, Jeanne à Rouen), des films scientifiques (L'Hibernation artificielle) et publicitaires (Les Trois amis, L'or de la Durance, Thaumetotopoea). 1962, La Rivière du hibou, Palme d'or du court-métrage à Cannes, lui assure la gloire, mais Au cœur de la vie, son premier long-métrage, ne sort en salle qu'une semaine dans un petit cinéma parisien. Avec La Belle vie (1963), il connaît la censure : coupes des scènes de passage à tabac, des paras français et allemands évoquant Dien Bien Phû et Mussolini enlevé dans les Alpes, de la Marseillaise jouée jazzy ; le film sélectionné à Venise est retiré à la demande de la France pour sa mauvaise image des Français et son antimilitarisme (mais reçoit le Prix Jean Vigo), il est privé de distributeur. Le cinéaste français le plus primé doit faire des films de commande : Contrepoint, Le Rempailleur de Saint-Sulpice, Daphné, La Redevance du fantôme. 1965 c'est Les Grandes gueules avec Bourvil, qui pouvait tout faire mais souffrait d'être un acteur comique, Lino Ventura, qui tourna pendant tout le film avec une cheville foulée (il consulta le meilleur rebouteux du cru), Marie Dubois, un îlot de fraîcheur dans un océan de mâles, et Jean-Claude Rolland, un Montgomery Clift catalan aux yeux bleu pâle. Invité à Moscou en 1967, Enrico achètera sur la Place rouge l'Humanité, le seul journal français en vente libre, apprenant la mort de Jean-Claude qui, incarcéré pour avoir mis le feu à l'appartement de sa femme un soir de déprime, s'était pendu avec sa ceinture dans sa cellule. Giovanni, l'ami des Grandes gueules, écrira un texte émouvant pour l'hommage rendu à Perpignan (Jean-Claude était le beau-frère de Marcel Oms, critique de cinéma et fondateur de l'Institut Jean Vigo et des Cahiers de la Cinémathèque). 1966, le film Les Aventuriers réunit Delon, Ventura et Joanna Shimkus, une actrice inconnue mais si belle que toute l'équipe en est amoureuse. (Pour anecdote, le contrat d'Enrico spécifiait que chaque fois que le titre du film ou que le nom des acteurs principaux était cité, son nom devait l'être aussi. Le film étant sorti à Paris sans que les cinémas mentionnent son nom, Enrico assigna en justice les directeurs de salle qui se retournèrent contre les distributeurs. Le jugement, en sa faveur, fit jurisprudence : désormais, le nom du réalisateur est affiché partout). 1967, Enrico, sous le charme de Joanna, tourne Tante Zita puis Ho ! 1968, c'est le mois de mai, l'affaire de la Cinémathèque française, le festival de Cannes écourté et la création de la Société des réalisateurs de films. Robert Bresson est le président d'honneur, Enrico le président fondateur. L'échec d'Un peu, beaucoup, passionnément (1970) est effacé par Boulevard du rhum (1971) avec Brigitte Bardot et Lino Ventura. Le film inclut un petit film muet pastichant le cinéma colonial où Bardot est la reine des Zoukoulas et Guy Marchand un bel explorateur. L'épisode étant tourné en Espagne, les figurants noirs, une centaine d'étudiants une fois en pagnes, se mettent en grève en refusant de participer à un film colonialiste. Marchand les fait changer d'avis en les faisant rire et gagne cinq longs plans séquences où il peut embrasser sans fin la reine Bardot. Le film monté est trop long (plus de deux heures trente) et réduit par le producteur à une heure cinquante. Atteint dans son droit d'auteur, Enrico obtient de reconstituer la version longue et ampute finalement son film de vingt minutes. Dans les Années 70, le cinéma est en crise économique mais Enrico peut tourner Les Caïds (1972) et Le Secret (1974) qui sont malheureusement deux fiascos. Même le succès du Vieux fusil (1976), Grand Prix du festival de Belgrade, César du meilleur film, ne peut empêcher l'interruption de Coup de foudre au quatrième jour, la chute de la lire italienne entraînant le retrait des coproducteurs italiens, suivis des coproducteurs allemands, suisses et français. Malgré ses appels sur TF1, au festival de Cannes et dans une lettre ouverte à Michel d'Ornano, ministre de Culture, Enrico ne peut finir son film : il n'en tire que cinq bobines, confiées aux Archives du Film, et … un contrôle fiscal, demandé par d'Ornano. Toujours désargenté, il fait des films alimentaires : Plus vite que le soleil (Gold Camera Award au Industrial Film Festival 1977 de Chicago ) et Le Neveu silencieux (l'une des rares productions télévisées sorties dans les salles de cinéma). Sa carrière est plus que jamais irrégulière : L'Empreinte des géants (1979) fait un flop et Pile ou face (1980) un carton. Au nom de tous les miens (1983), production internationale tournée en Hongrie, au Canada et en France, reçoit le Prix Femina belge et la série télévisée est une réussite, mais Zone rouge (1986) et De guerre lasse (1987) n'ont pas de succès. La Révolution française, superproduction créée pour le Bicentenaire de la Révolution, voit la première époque, Les Années Lumière, confiée à Enrico. Le film est boudé par le public cinéphile. Vent d'Est (1991) est attaqué par la presse de gauche en termes si diffamatoires qu'Enrico manque de faire un procès. Saint-Exupéry, la dernière mission (1994), une biographie au titre prémonitoire annonce la fin. Fait d'hiver (1998) l'épuise définitivement. Dès lors, Enrico ne tourne plus, il préside les jurys du concours d'entrée à la FEMIS, est élu président de la Fédération européenne des réalisateurs de l'audiovisuel, participe à des colloques, présente ses films… Malade, il participe cependant à un court-métrage, Le Chemin d'Azorath, où il joue le rôle d'un shérif assassiné par son prisonnier qui lui échappe. Ce sera son ultime film, il meurt d'un cancer en février 2001. Pour conclure, un ouvrage passionnant à lire d'une traite.

Albert Montagne

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