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Réédition
d'un incunable de l'histoire de la critique française de cinéma
L’Idée
et l’écran
Opinions
sur le cinéma
Trois
fascicules rédigés et édités en 1925 / 26
par Henri
FESCOURT et Jean-Louis BOUQUET.
Préface
de Francis LACASSIN.
Ce texte représente un
petit chef d'oeuvre de littérature polémique, genre dont la critique de
cinéma offre finalement assez peu d'exemples : le fameux texte de
Truffaut « une certaine tendance du cinéma français » serait en
quelque sorte son symétrique au temps de la Nouvelle Vague naissante,
mais sur des positions presque antithétiques d'ailleurs. Mais il faut se
souvenir qu'au début des années 20 la critique s'émancipe de la
fonction promotionnelle où elle avait été longtemps confinée, et que
pour quelques décennies, les échanges dans les revues et les journaux
adoptaient un ton vif dont nous avons aujourd'hui à peu près totalement
perdu l'habitude. Le jeune Marcel Oms a été l'un des derniers
représentants de cette espèce disparue.
Quel était le fond du
débat ? Il nous oblige à nous replonger dans un passé lointain dont les
querelles peuvent nous sembler bien obsolètes. Fescourt et Bouquet, deux
proches du producteur Louis Nalpas, directeur de la société des
cinéromans, décident de prendre la plume pour réagir aux idées que
répandent dans le petit monde artistique les promoteurs de l'avant-garde.
La préface de Francis Lacassin remet en place la chronologie et les
termes de cette controverse. Les deux auteurs défendent, face à un
contradicteur qu'ils inventent, la place et l'importance du récit, les
droits du scénario. Ils refusent la gratuité des effets
cinématographiques, sans être fermés pour autant aux ressources de
l'art de l'image. Ils défendent l'idée que le cinéma gagne au contact
des autres arts, réagissant contre l'idée (à la mode) de « cinéma pur
» et du même coup, anticipent la « défense du cinéma impur » que
promouvra André Bazin dans les années 50.
Quant on veut attaquer un
adversaire, on caricature sa position. Nos deux auteurs ne faillissent pas
à cette règle et font à diverses reprises, preuve d'une certaine
mauvaise foi. Le texte est drôle à lire pour cela. Il faut le lire en
creux pour reconstituer les arguments des partisans de l'avant-garde, qui
ne sont pas tous absurdes ni dépourvus de sens, cela va sans dire.
Pour faire vivre une
discussion somme toute assez aride pour des profanes, Fescourt et Bouquet
ont eu recours à une forme très classique dans la littérature : la
controverse «socratique» qui permet de présenter des objections que
l'on réfute à mesure : on remarquera d'ailleurs que leur adversaire,
«l'Amateur», parle de moins en moins à mesure que le texte avance et
que «NOUS» s'attribue le maximum du temps de parole. Les formules
piquantes, les aphorismes bien balancés s'inscrivent dans la grande
tradition de Pascal, de Voltaire, de Léon Bloy, bref dans une lignée
bien française revendiquée comme telle.
À l'habillage
littéraire répond un flot de références et de citations par lequel il
ne faut pas se laisser rebuter : on mesure que les cinéastes (ils
détestent ce terme, d'ailleurs) de cette époque étaient des gens à la
vaste culture classique. Classique, oui, et peu ouverte à la culture de
leur temps : ils ne connaissent ni Proust, ni Gide, ni Cocteau, ni
Mallarmé (mais Huysmans, si), pas plus Monet, Cézanne ou Picasso. Ils en
restent à Hugo, Flaubert, quand ce n'est pas La Bruyère ou Puvis de
Chavanne. Mais gardons-nous de l'illusion rétrospective qui nous permet
aujourd'hui d'établir une autre échelle de valeurs : ils étaient, eux,
plongés dans un présent mouvant et indécis.
Ces références
classiques leur permettent d'avancer des propositions prémonitoires :
faire du Distrait de La Bruyère un film, Pierre Richard le fera en 1970 ;
dire que Flaubert écrit comme on monte, Claude Chabrol s'en souviendra en
1991 ; mettre Parsifal au cinéma, Syberberg s'y essaiera en 1982. C'est
anecdotique, mais cela montre en tout cas que le cinéma a une certaine
suite dans les idées. En revanche, leur connaissance du cinéma de leur
temps est remarquable.
Les deux jeunes
polémistes font d'ailleurs preuve de certaines intuitions qui étonnent
en 1925 : cette date est très précoce, il ne faut pas l'oublier (on
n'avait encore écrit aucune histoire générale du cinéma).
On est frappé de la
lucidité historique précoce de Bouquet et Fescourt avec laquelle ils
évaluent le cinéma des premiers temps en une époque où il était
complètement mésestimé.
Les deux interlocuteurs
(l'Amateur et Nous) se divisent globalement sur leur conception de
l'histoire et de la manière de la périodiser. L'un (l'Amateur) voulant
qu'il y ait des ruptures ; l'autre valorisant les continuités, les
progrès lents, et défendant l'idée qu'il y a des reliquats actifs d'une
période à l'autre. Ce sont deux philosophies de l'histoire, deux
conceptions de la temporalité des activités humaines, qui s'opposent ici
en un débat qui reste actuel. Que l'on pense à ce qui s'écrit
aujourd'hui sur la révolution numérique ou sur la « fin du cinéma »,
sans parler des théories sur la « fin de l'histoire »…
La
question que pose L’Idée et l’écran est aussi celle de la
place de l'expérimentation en art. Est-ce un laboratoire indispensable
où s'élabore le langage du futur ? Est-ce au contraire une chapelle
élitiste qui travaille en circuit fermé, les uns ne faisant leurs films
que pour leurs propres congénères ? La césure qui va traverser toute
l'histoire du cinéma français entre une avant-garde « art et essai »
et un cinéma de consommation courante se rencontre ici à sa racine.
Cependant, on remarquera
que la frontière qui est censée séparer « intellectuels » et « non
intellectuels » n'était pas toujours celle à laquelle nous sommes
habitués. Bouquet et Fescourt reprochent en effet à leurs adversaires
non pas d'être trop intellectuels, contrairement à ce qu'on aurait pu
penser, mais au contraire de refuser de l'être : pour eux, le cinéma
narratif est celui qui justement permet de penser.
On trouvera encore bien
d'autres sujets de réflexion actuels dans ce vieux texte qui a conservé,
après trois quarts de siècle, toute sa vivacité.
L’Idée
et l’écran s'inscrit dans la
tradition de défense du grand cinéma populaire qui est un aspect
essentiel, quoique négligé par les historiens, de l'histoire du cinéma
hexagonal.
François
de la Bretèque
N° 99 - Novembre 2006 - 5€
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commande : sylvie.sidou@inst-jeanvigo.eu
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