Avant l’annonce du confinement du mois de novembre, L’Institut Jean Vigo avait pour projet une grande exposition d’affiches : Yves Thos, affichiste de Cinéma.

Cette exposition, prévue initialement au Couvent des Minimes en novembre et décembre 2020 sera reportée.

Prévue pour s’exporter en trois autres lieux, elle sera visible, tout au long de l’année 2021, avec des déclinaisons propres aux lieux qui l’accueille :

Bibliothèque du Carré d’Art de Nîmes • 13 janvier au 2 avril 2021
Fondation Jérôme Seydoux- Pathé, Paris • Printemps 2021
Cinémathèque de Toulouse • Eté 2021

L’ ouvrage Yves Thos, affichiste de cinéma signé par Guillaume Boulangé et Christian Rolot vient de paraître aux éditions Deuxième époque.

Nous venons d’apprendre la mort tout récente de M. Thos. Guillaume Boulangé, commissaire de l’exposition adresse cet hommage que nous partageons tous :

Yves Thos, l’homme tranquille

(Clichy, 1935 – Saint-Chaptes, 2020) 

La première fois que nous avons rencontré Yves Thos, c’était en août 2017, par une journée d’été particulièrement ensoleillée et chaude. Notre but était alors de recueillir son témoignage dans le cadre d’un projet de recherche sur la place qu’occupent les affiches de films dans l’Histoire du cinéma. Amusés par une proposition qu’ils jugeaient sans doute bien surprenante, Yves et son épouse Béatrice nous avaient alors gentiment invités à venir les retrouver chez eux, dans leur belle demeure de Saint-Chaptes, non loin d’Uzès. Sitôt introduits dans une sorte de jardin clos –et selon un protocole que nous respecterions à chacune de nos visites futures– nous avions lentement suivi Yves jusqu’à son atelier. Pour y accéder, il fallait tout d’abord longer un bassin, franchir une petite porte de bois bleue découpée dans une immense porte cochère, trouver ensuite son chemin à travers la pénombre d’un hangar jusqu’à un escalier de fer en colimaçon situé tout au fond, dans l’endroit le plus obscur. Là, placardée contre le mur, une affiche de « Flash » Gordonmontrant le super-héros voler dans l’espace intergalactique suspendu au bout d’une simple corde prévenait le visiteur qu’une fois là-haut, « il allait voir ce qu’il allait voir … »  Et de fait, dans la pleine lumière du jour retrouvée, le lieu paraissait une véritable caverne d’Ali Baba …  L’impression qui vous saisissait au beau milieu de dizaines de toiles et d’affiches accrochées aux parois, exposées sur des chevalets ou posées à même le sol, est difficile à décrire. Yves devait savoir mieux que quiconque l’effet que produisait sur ses visiteurs la vision sidérante de ces grands tableaux figuratifs et colorés …

C’est là, au milieu de cet atelier et sous l’œil de pirate d’un mannequin impassible armé de deux pistolets qu’Yves se prêta au jeu de l’entretien au long cours, lui le « taiseux » qui n’aimait rien tant que le calme et le recueillement de la création solitaire. Il parla avec humilité et précision de son métier d’illustrateur, de son enfance, de ses débuts dès l’âge de 14 ans chez Levinski, place Clichy, puis chez Publi-Décor à Montreuil. Il évoqua avec une ferveur restée intacte, son excitation lorsqu’il put enfin peindre, en 1956, ses premières affiches de film, celles notamment d’Il Bidone de Fellini et de Voici le temps des assassins de Duvivier, dont il se souvenait, disait-il, « comme si c’était hier ». Il nous expliqua ensuite les différentes techniques, ainsi que quelques trucs lui permettant d’exécuter en un minimum de temps une affiche de cinéma réussie. Quand Yves pensait en avoir suffisamment dit, il partait dans un coin de l’atelier à la recherche d’une maquette, d’un croquis préparatoire ou d’une de ses toiles, afin que l’on « voie vraiment » ce qu’il venait de nous expliquer. Puis c’était au tour de Béatrice de raconter les nuits sans sommeil et le rythme infernal des commandes à honorer, des travaux « pas finis » à rendre pour le lendemain, la rencontre décisive de son mari avec « l’immense » René Ferracci en 1960 et leur collaboration féconde jusqu’à sa mort brutale en 1982, les premières sollicitations de René Uderzo et Jean-Michel Charlier pour les couvertures du magazine Pilote, celles, enfin, tout aussi prestigieuses, pour les romans de Stephen King édités par France Loisir. Ils n’omirent pas non plus de rappeler les embûches du métier, ainsi que les ratages inévitables que connaissent tous les affichistes un jour ou l’autre, la part de chance et de hasard qui préside parfois aux heureuses destinées, la nécessaire adaptation aux évolutions techniques et économiques de la profession, et enfin la reconversion d’Yves Thos en illustrateur de publicité, puis en peintre libre et indépendant quand, « la chance ayant tourné », ils décidèrent d’aller vivre dans le Sud.

Yves Thos dans les ateliers de Publi-Décor

Nos échanges avaient été si fructueux et si chaleureux que nous décidâmes ensemble de poursuivre l’aventure. Sous l’impulsion de l’Institut Jean Vigo et de son équipe, il fut convenu d’organiser d’autres entretiens pouvant servir de point de départ à l’écriture d’un livre sur son travail d’illustrateur, ainsi qu’à plusieurs expositions de ses affiches passées et de ses œuvres plus récentes, toujours très largement influencées par sa passion du cinéma. Accueillant notre engouement tout neuf avec une grande bienveillance, mais aussi avec la pointe de détachement que commandait la sagesse, Yves collabora autant qu’il put, retrouvant pour les besoins du projet une affiche originale de La Dolce Vita de Federico Fellini peinte en 1959 ou encore le « modèle B » de celle sur Les Tribulations d’un Chinois en Chine (1965), version délaissée et longtemps oubliée au fond d’une armoire. Une autre fois, c’était au tour de Béatrice de sortir le précieux cahier de comptes sur lequel elle notait les commandes et les livraisons, pendant que de son côté Yves déballait des photographies de jeunesse, du temps où il peignait sur d’immenses calicots l’annonce des programmes servant à orner les devantures des plus grandes salles de Paris. La filmographie indicative qu’il nous avait présentée aux premiers temps de notre rencontre comprenait tout au plus une grosse trentaine de titres, ceux dont il se souvenait ; elle compte désormais une centaine de films et cent quatre-vingt-treize affiches différentes, toutes identifiées et inventoriées. Yves accueillit chacune de ces redécouvertes avec bonheur et aussi avec un peu de malice, n’en revenant pas de nos efforts pour tenter de rassembler tous les morceaux du puzzle qu’il avait si tranquillement éparpillés au cours de sa vie. Cet été, peut-être en partie pour nous être agréable, il avait accepté sans la moindre hésitation l’idée un peu folle de déménager « son atelier » jusqu’à Perpignan le temps de l’exposition, alors même que les commissaires continuaient de s’interroger sur la faisabilité d’une telle scénographie.  

Yves Thos dans son atelier à Saint-Chaptes

Le samedi 3 octobre dernier, nous étions encore chez lui à réfléchir ensemble aux toiles qu’il souhaitait exposer, à discuter de l’opportunité ou non de nettoyer ses pots de peintures et ses pinceaux pour la reconstitution de son atelier in situet à contempler sa toute dernière œuvre représentant Jean Marais, dans une variation de l’affiche du Capitan conçue quelque soixante années plus tôt. Cette visite avait aussi été l’occasion pour nous de lui annoncer la bonne nouvelle de la prolongation de « son » exposition à la fondation Jérôme Seydoux-Pathé à Paris au mois d’avril 2021 ; « C’est chouette ! » avait-il lancé, ravi, mais sans autre commentaire. Nous avions enfin feuilleté ensemble la maquette numérique du livre Histoire d’une passion que nous venions de lui consacrer et dont la sortie est prévue pour la fin du mois. Yves était plus enjoué qu’à l’accoutumée, peut-être aussi un peu ému à l’idée que ces trois années de compagnonnage avec l’équipe de l’Institut allaient enfin produire les fruits espérés… Pourtant, le mardi 13 octobre, à la surprise de tous, Yves Thos choisit de lâcher ses pinceaux, chez lui, à Saint-Chaptes, dans les bras de Béatrice. Il ne verrait donc jamais l’aboutissement de ce à quoi nous avions tant travaillé : une reconnaissance publique de son œuvre et un hommage affectueux à l’homme qu’il avait été. Il arrive parfois que certains projets, longuement mûris, paraissent plus beaux encore lorsqu’ils demeurent à l’état de rêve. Yves semblait avoir fait ce choix : celui de nous quitter sur ce qui était sans doute l’un des derniers temps forts de son existence. Pour tous ses amis, il convient de le respecter.

Une réponse

  1. SAUNIER

    Bonjour,
    Je suis très triste d’apprendre la terrible nouvelle de sa disparition.
    Cet homme si réservé et d’une gentillesse inégalée. Toutes nos pensées à sa femme Béatrice et sa fille.
    Nous avons eu la chance de les recevoir pour un dîner à la maison le 13/11/2015 sur Paris, et pour les remercier de nous avoir cédé des dessins et maquettes d’affiches sur James Bond 007.
    Toutes nos sincères condoléances.

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